Nous utilisons souvent le vocabulaire de la guerre pour parler de notre vie intérieure. Nous luttons contre nos peurs. Nous combattons nos mauvaises habitudes. Nous nous disciplinons pour devenir plus calmes, plus patients, plus maîtres de nous-mêmes.
Cette manière de parler semble aller de soi. Elle repose sur une conviction rarement examinée : pour changer, il faudrait faire un effort. Et faire un effort, ce serait se battre.
Mais que se passe-t-il réellement pendant cette bataille ? Et qui, exactement, combat contre qui ?
Jiddu Krishnamurti a consacré une grande partie de son enseignement à cette question. Sa réponse tient en une constatation troublante : l'effort lui-même participe peut-être au conflit qu'il prétend résoudre.
Reprenons le fil de notre exploration précédente.
Cette découverte laisse le lecteur devant une question inévitable.
Si celui qui lutte et ce contre quoi il lutte ne font peut-être qu'un, que devient la lutte ?
Prenons un exemple concret.
Une personne décide de ne plus céder à l'impatience. Elle se fixe une règle. Elle se surveille. À la moindre réaction qu'elle juge excessive, elle se reprend, se réprimande, se promet de faire mieux.
Que s'est-il passé pendant tout ce temps ?
Il y a eu une réaction d'impatience.
Puis un jugement sur cette réaction.
Puis une résolution pour ne plus réagir ainsi.
Puis, quelques jours plus tard, une nouvelle réaction d'impatience.
Puis un nouveau jugement, souvent plus sévère que le précédent.
Le cycle se répète. Et à chaque tour, quelque chose s'est renforcé : l'idée qu'il existe en nous un ennemi à vaincre.
Krishnamurti pose alors une question dérangeante.
L'effort que nous faisons pour nous libérer d'un conflit ne constitue-t-il pas, en lui-même, un nouveau conflit ?
La question paraît paradoxale. Nous sommes habitués à considérer l'effort comme vertueux, comme la condition de tout progrès. Renoncer à lutter serait abandonner, se laisser aller.
Pourtant, observons de plus près ce que recouvre le mot « effort » dans le domaine psychologique.
S'efforcer, c'est tenter de transformer ce qui est en ce qui devrait être. C'est comparer l'état réel de notre esprit à une image idéale, puis exercer une pression pour combler l'écart entre les deux.
Or cette pression suppose une division. Il faut un côté qui pousse et un autre côté qui résiste.
C'est précisément cette division que Krishnamurti questionnait.
L'impatience est une réaction de la pensée.
Le jugement porté sur l'impatience est lui aussi une réaction de la pensée.
La discipline exercée pour ne plus être impatient est encore une activité de la pensée.
Tout ce mouvement se déroule à l'intérieur du même champ. Aucun de ces éléments n'occupe une position extérieure ou dominante. La partie qui se dit raisonnable et la partie qu'elle combat appartiennent au même mouvement.
Que devient alors la lutte ?
Krishnamurti ne suggérait pas que toute action doive disparaître. Il distinguait soigneusement l'effort psychologique de l'action naturelle.
Un artisan qui façonne un morceau de bois, un marcheur qui gravit une pente, un esprit qui résout un problème concret : dans tous ces cas, l'énergie s'applique directement, sans combat intérieur. Il y a dépense d'énergie, mais il n'y a pas deux camps.
L'effort psychologique, lui, a une structure différente. Il consiste à se servir de la pensée pour se défendre contre la pensée. Et cette défense engendre sa propre résistance.
Plus je me dispute contre ma peur, plus je confirme que la peur est réellement là, solide, face à moi.
Plus je me réprimande pour ma colère, plus je nourris la fracture entre celui qui juge et celui qui est jugé.
Plus je me discipline pour changer, plus je renforce l'image idéale à partir de laquelle je me mesure.
Le remède participe de la maladie qu'il prétend guérir.
Cette constatation peut sembler décourageante. Elle ouvre pourtant une direction tout à fait différente.
Si le conflit ne naît pas de l'insuffisance de nos efforts, mais de la division elle-même, alors la question n'est plus de lutter plus fort.
Elle devient :
Que se passe-t-il lorsque la division est vue, réellement vue, au moment même où elle opère ?
Il ne s'agit pas d'une resignation passive. Observer n'est pas abdiquer. Il s'agit d'examiner si le combat, au lieu de nous libérer de nos difficultés, ne les maintient pas en place.
Un esprit qui observe sans réprimer, sans fuir, sans justifier, découvre peut-être quelque chose d'inattendu : ce qui est observé avec une attention complète se transforme d'une manière qu'aucune volonté n'aurait pu imposer.
Krishnamurti allait même jusqu'à dire que cette attention sans effort est la seule action réelle. La raison en est simple : elle ne renforce rien de ce qui existait avant elle. Elle ne laisse aucune trace de division derrière elle.
Il reste alors une question, peut-être la plus difficile.
Si je remarque que je suis en train de lutter — contre une peur, contre une agitation, contre ce que je suis —, est-il possible, pour une fois, de regarder simplement cette lutte, sans essayer d'y mettre fin ?
Krishnamurti laissait cette question ouverte.
Car toute réponse donnée d'avance redeviendrait une idée à appliquer, donc un nouvel effort, donc peut-être un nouveau conflit.
La réponse ne peut être découverte qu'au moment même où l'on regarde.














