Il arrive parfois de se surprendre à mener une conversation intérieure étrange.
Une partie de nous est inquiète et une autre lui demande de se calmer.
Une partie de nous est en colère et une autre regrette cette colère.
Une partie de nous doute et une autre tente de retrouver confiance.
Cette situation est tellement familière qu’elle passe généralement inaperçue. Nous la considérons comme normale. Après tout, réfléchir à ce que nous ressentons, analyser nos réactions ou essayer de nous améliorer semble faire naturellement partie de la vie psychologique.
Pourtant, si l’on s’arrête quelques instants pour observer ce mécanisme, une question assez inhabituelle apparaît.
Qui parle exactement à qui ?
Lorsqu’une inquiétude surgit et qu’une autre voix intérieure affirme : « Il ne faut pas s’inquiéter », que se passe-t-il réellement ?
Lorsqu’une colère apparaît et qu’une partie de nous répond : « Je n’aurais pas dû réagir ainsi », qui est celui qui juge ?
Nous avons tendance à considérer cette division comme une évidence. D’un côté se trouveraient nos émotions, nos peurs ou nos réactions. De l’autre se trouverait celui qui les observe et tente de les modifier.
C’est précisément cette séparation que Jiddu Krishnamurti invitait à examiner.
Une grande partie de notre énergie psychologique semble consacrée à devenir différent de ce que nous sommes. Nous poursuivons souvent une image plus calme, plus libre ou plus accomplie de nous-mêmes.
Cette démarche paraît naturelle. Pourtant, malgré les efforts entrepris, beaucoup de conflits intérieurs semblent se prolonger pendant des années. Cela peut créer de la souffrance.
Les mêmes inquiétudes reviennent.
Les mêmes réactions réapparaissent.
Les mêmes difficultés prennent simplement de nouvelles formes.
Plus l’on observe ce phénomène, plus une question devient difficile à éviter :
Qui est exactement celui qui cherche à changer ?
La réponse paraît évidente : moi.
Mais lorsque l’on regarde de plus près, ce « moi » devient étonnamment difficile à définir.
Lorsque je me reproche une réaction, lorsque je me compare à un idéal ou lorsque j’essaie de corriger un trait de caractère, celui qui intervient est lui-même constitué de souvenirs, d’expériences passées, de jugements, de préférences et de conditionnements accumulés au fil du temps.
Autrement dit, celui qui observe appartient lui aussi au même champ psychologique que ce qu’il observe.
Cette constatation conduit à l’une des affirmations les plus célèbres de Krishnamurti :
L’observateur est l’observé.
Cette formule peut sembler mystérieuse lorsqu’elle est abordée comme une théorie. Elle devient beaucoup plus simple lorsqu’on la regarde dans l’expérience quotidienne.
Prenons l’exemple de la jalousie.
Une personne ressent de la jalousie.
Puis apparaît presque immédiatement une seconde réaction :
« Je ne devrais pas être jaloux. »
Cette seconde voix paraît souvent plus raisonnable que la première. Pourtant, elle est elle aussi constituée de pensées, de souvenirs, de valeurs et d’idées sur ce que l’on devrait être.
La jalousie appartient à la pensée.
Le jugement porté sur la jalousie appartient lui aussi à la pensée.
Ils semblent opposés.
Mais appartiennent-ils réellement à des domaines différents ?
C’est ici que la perspective change.
Nous croyons souvent observer nos émotions alors que nous réagissons déjà à l’idée que nous nous en faisons. Une partie de l’esprit tente alors de modifier une autre partie de l’esprit, créant un conflit qui peut se prolonger indéfiniment.
Si cette séparation est en partie illusoire, la question n’est plus seulement :
« Comment puis-je changer ce que je ressens ? »
Elle devient :
« Que se passe-t-il lorsque je regarde ce que je ressens sans immédiatement chercher à intervenir ? »
Cette question est plus radicale qu’elle n’y paraît.
Car une grande partie de notre activité mentale consiste précisément à commenter, corriger, comparer ou contrôler ce qui est vécu.
Observer sans intervenir va à l’encontre de nombreux réflexes profondément enracinés.
Il ne s’agit pas d’accepter passivement tout ce qui apparaît ni de renoncer à toute évolution personnelle. Il s’agit plutôt d’examiner si le conflit lui-même ne naît pas de cette division permanente entre celui qui observe et ce qu’il observe.
Krishnamurti ne proposait pas une nouvelle croyance. Il suggérait simplement de regarder.
De regarder avec suffisamment d’attention pour découvrir si celui qui prétend observer est réellement séparé de ce qu’il observe.
Il est alors possible qu’une autre question apparaisse.
Que se passe-t-il lorsqu’une peur, une colère ou une inquiétude sont observées sans être immédiatement combattues, corrigées ou interprétées ?
Krishnamurti invitait chacun à découvrir cela par lui-même. Car toute réponse donnée à l’avance risquerait de devenir une nouvelle idée à poursuivre plutôt qu’un fait à observer.
Peut-être est-ce pour cette raison que cette phrase, L’observateur est l’observé, continue encore aujourd’hui à intriguer autant de lecteurs.
Elle ne demande pas d’être acceptée.
Elle ne demande même pas d’être comprise intellectuellement.
Elle invite simplement à être observée dans l’expérience directe.
Et c’est probablement seulement à cet endroit que sa véritable signification commence à apparaître.














